Salémata Naby Bangoura, l’agripreneure qui a décidé de “faire une exception” sur la terre minière de Fria

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Historiquement ville minière, Fria n’a connu réellement l’agriculture qu’après l’éclatement, en 2012, de la crise qui a secoué l’usine d’alumine qui, pendant des décennies, avait fait la prospérité de la cité « Petit Paris », située dans le nord-ouest de la Guinée. C’est quand la raffinerie d’alumine a fermé suite à une grève des employés que Salémata Naby Bangoura et son équipe ont vu en cette terre, jadis consacrée exclusivement à l’activité minière, une source de survie. En séjour dans la cité minière – qui tente de se remettre de la crise après la reprise des activités dans l’usine – une contributrice de Génération qui ose est allée à la rencontre de l’agripreneure.

La culture maraîchère, la riziculture et un peu de toute autre culture… voici ce sur quoi travaille Salémata Naby Bangoura, jeune diplômée qui a choisi de se tourner vers la terre pour tirer profit du bonheur qu’elle regorge. Avec un travail saisonnier, la jeune femme et son équipe font le maraîchage en saison sèche avec des tomates, des aubergines et même des fruits. Pendant l’hivernage, place à la production du riz. « Comme Fria est une zone minière, les gens ne sont pas trop concentrés sur l’agriculture. Tout le monde veut travailler à l’usine, donc moi je suis venu faire une exception ; tout en invitant les jeunes à venir faire comme nous. Parce que si tu es diplômé d’une université, même si tu n’es pas diplômé en agriculture, tu peux travailler la terre (…) Nous faisons la transformation, car si nous produisons par exemple la tomate, et que la récolte donne beaucoup, ça peut pourrir, s’il n’y a pas suffisamment de preneurs. L’avènement du Covid-19 nous a beaucoup impacté », explique cette amoureuse de la terre.

Diplômée en Droit des relations internationales de l’Université Nongo Conakry (UNC), Salémata – issue d’une famille d’agriculteurs – a fait ses études secondaires à Fria. « C’est une passion. Depuis ma tendre enfance, j’ai toujours aimé travailler la terre, parce que j’ai vu ma mère le faire. Donc arrivé au collège, j’ai commencé à faire quelques jardins et quand j’ai eu mon brevet, je me suis mariée très tôt. Et quand je me suis mariée, j’ai été à Conakry pour poursuivre mes études. En cumulant le foyer et les études à la fois, je n’ai pas abandonné l’idée de me lancer dans l’agriculture et une fois à l’UNC, dès que j’ai terminé les études, j’ai pensé à mettre en place une entreprise agricole et j’ai jugé nécessaire de le faire à Fria, parce que c’est la ville qui ma vu naître. Et surtout, les jeunes d’ici ne s’intéressent pas à l’agriculture (…) C’est une façon d’inviter les populations à se préparer à l’après mine, car tôt ou tard, les mines là vont finir », tient-elle à alerter.

Son entreprise, appelé Agrimines, emploie aujourd’hui cinq travailleurs permanents et 15 travailleurs irréguliers. Avec une équipe composée de femmes et des jeunes garçons, elle a commencé cette aventure en 2017 et cultive pour le moment trois hectares. Salémata et son équipe ont choisi de faire de l’agriculture bio. « Avec l’agriculture d’engrais, dès que vous faites la récolte, on a constaté que les produits pourrissent vite. Cela donne beaucoup de rendement mais à la longue, dès que les productions commencent à donner, si c’est les pastèques ou autre, ça ne peut pas faire plus de quatre jours après la récolte. Les produits pourrissent vite ! Or, si c’est bio, c’est 100% naturel, ça dure beaucoup plus. Nous, nous optons pour la transformation et il faut prendre une bonne procédure pour aboutir à ce que nous voulons », précise l’agripreneure.

Pour écouler ses produits, l’entreprise mise sur la vente directe, avant de passer par les médias et les réseaux sociaux, notamment sa page Facebook. « Nous faisons le porte-à-porte. Nous avons aussi des clients qui sont des travailleurs de l’usine, des partenaires réguliers. Nous avons signé un partenariat gagnant-gagnant avec des sociétés minières. Du coup, dès que nous avons des produits récoltés, il y en a qui viennent acheter. Il y en a aussi qui viennent prendre pour les marchés », explique Salémata Naby Bangoura.

Cependant, tout ne pas facile dans les activités de la jeune femme. « Nous souffrons beaucoup dans ce domaine, parce qu’on est pas bien équipés pour faire la transformation. Nous faisons la transformation semi-industrielle. Le site où nous sommes, il y a un conflit domanial. Il y a un conflit aussi entre éleveurs et agriculteurs. Souvent, dans la zone où nous faisons les cultures, il y a des animaux qui viennent détruire nos cultures. Il y a l’irrigation, qui a été faite mais ça ne suffit pas. Il nous faut trouver des motopompes pour faire l’arrosage (…) On n’a pas aussi des magasins dignes de nom pour placer nos produits afin de les conserver. On est souvent exposés à des vols, mais on encaisse le coup. Il y a la distance aussi qui joue sur nous. Notre domaine agricole est à 15km de la ville de Fria, à Tormelin. Tous les jours, il faut mettre jusqu’à 20 litres d’essence pour aller voir les travaux qui s’y sont faits. Tout cela est coûteux et ça nous fatigue », énumère-t-elle.

Mère de quatre enfants, Salémata Naby Bangoura est passée brièvement dans une banque. Après s’être lancée dans l’agriculture, la jeune femme et son équipe y trouvent leur compte. Car cette activité leur permet de subvenir à leurs besoins. « Je travaillais dans une banque. Quand j’ai vu que mes activités ont commencé à grandir, ça m’empêchait d’aller au bureau à l’heure. A chaque fois, il fallait venir demander la permission au patron, croiser les bras et dire que j’ai tel problème ou tel autre… Du coup, j’ai pris une décision : j’ai jeté l’éponge. Jai quitté mon poste dans la banque pour m’occuper du travail que moi-même j’ai décidé de faire qui est l’exploitation de la terre », explique la cheffe d’entreprise. « Sans aucun regret ».

Faire l’agriculture lui a beaucoup apporté en matière de gestion de son foyer et même de la communauté. « J’ai eu beaucoup de relations à travers ce métier et je ne le regrette pas. Jai eu à faire beaucoup de concours à travers ce que je fais. J’ai eu à recevoir beaucoup de visiteurs sur mon site, mais aussi beaucoup de journalistes de radios, et beaucoup de personnes juste pour m’encourager (…) C’est une fierté pour moi. Je veux former d’autres jeunes filles, qui n’ont pas assez d’expériences comme moi, dans le métier agricole (…) Ma mère, elle n’a jamais été à l’école mais aujourd’hui, Dieu merci, à travers son travail de la terre, elle est l’unique femme présidente de chambre préfectorale d’agriculture actuellement en Guinée », dit-elle avec un grand sentiment de fierté.

Aux femmes et aux jeunes filles, Salémata Naby Bangoura leur conseille de ne pas avoir peur d’entreprendre, surtout dans le domaine de l’agriculture. « Il n’y a pas de sot métier. Tous les métiers se valent. Il faut prendre des risques pour se lancer dans une activité. Si tu n’es pas courageux, ça ne peut pas aller. Il faut être persévérant, visionnaire, il faut aller loin, oser (…) Aux jeunes filles, elles n’ont qu’à cesser de rejeter leurs responsabilités sur leurs parents (…) Il faut te préparer toi-même à construire ta vraie vie, créer ta propre activité. Si toi-même, tu ne t’aides pas, les autres ne le feront pas à ta place », assure la jeune femme.

Aux autorités publiques, l’agripreneure a un appel à leur lancer. « Je demande à l’Etat d’être solidaire envers les femmes, de ne pas oublier la couche féminine parce que nous souffrons beaucoup. La femme est victime de beaucoup de choses (…) A l’Etat et aux personnes de bonne volonté, venez en aide pas seulement à moi mais à toutes les femmes courageuses, battantes qui se lèvent tôt le matin pour faire quelque chose pour faire avancer leur famille, le pays, la société ; qu’on arrête de nous exploiter. Il faut plutôt nous aider. On veut faire beaucoup de choses, on peut pas tout si on n’est pas accompagnées. Certaines femmes ont beaucoup d’expériences mais elles ne sont pas appuyées, pas accompagnées, pour mettre en pratique leurs rêves, leurs projets », lance-t-elle à l’endroit surtout des autorités.

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