Moussa Yéro Bah : “Il y a quelques fois une banalisation des VBG en Guinée”

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Moussa Yéro Bah, journaliste, activiste des droits de l’homme et féministe. Crédit photo : Sayon Idovic Loua / Génération qui ose

Ce jeudi marque le début de la campagne des 16 Jours d’activisme contre la violence basée sur le genre, un événement international annuel qui débute le 25 novembre, date de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, et se poursuit jusqu’au 10 décembre, date de la Journée des droits humains. A l’occasion donc de la célébration de cette importante journée, Génération qui ose est allée à la rencontre d’une militante pour les droits des femmes en Guinée. Il s’agit de la journaliste Moussa Yéro Bah, journaliste, activiste et présidente de l’ONG Femme développement et Droits humains en Guinée. Pour nous, elle livre ses sentiments sur les questions liées aux VBG dans notre pays. Entretien…

Génération qui ose : Bonjour Madame. Comment percevez-vous aujourd’hui la lutte contre les VBG en Guinée ?

Moussa Yéro Bah : Je pense que l’on vient de très loin dans le cadre du combat contre les VBG. Chacun dans son domaine, les organisations de défense des droits de l’homme sont à pieds d’œuvre pour faire en sorte que ce phénomène se réduise. La meilleure chose à faire, c’est de se battre, sensibiliser, surtout faire en sorte que la loi s’applique sur les gens qui violent la loi en la matière. Et c’est ce que les organisations de défense des droits de l’homme font. Elles sensibilisent, éduquent, amènent les citoyens à comprendre que quand leurs droits sont violés, quand ils sont agressés ou bien quand on s’en prend à eux, qu’il y a une procédure à suivre. C’est la procédure que nous leur montrons. Quand vous déposez plainte dans une gendarmerie qui peut vous orienter vers un médecin légiste, une façon d’orienter pour que la procédure judiciaire puisse s’enclencher. Mais il y a aussi des structures qui prennent en charge ces victimes.

Par exemple quand il y a blessure, quand il y a viol ou agression physique suivie de coups et blessures, il y a des structures qui prennent en charge les victimes. C’est l’ordre du travail de ces organisations de défense des droits de l’homme de conduire ces personnes à se soigner gratuitement dans les structures spécialisées. Ces structures ne sont pas nombreuses, il faut qu’elles puissent être soutenues par les institutions ou bien qu’elles puissent obtenir des subventions pour le faire. Ce qui fait que c’est très difficile parfois cette prise en charge médicale, mais il y a aussi la prise en charge judiciaire ; c’est-à-dire des avocats qui acceptent d’accompagner des personnes dont les droits ont été violés dans le cadre des violences basées sur le genre.

Est-ce que vous pensez que la justice fait suffisamment son travail ?

Certains font leur travail dans la chaîne. Mais je pense qu’il y a du chemin à faire. Il y a quelques fois une banalisation des cas de VBG. Par exemple vous verrez quelqu’un qui a bien étudié, un intellectuel qui vous dit : « Mais ça c’est pas la peine, quand un mari frappe sa femme à sang, qu’on porte plainte contre lui ; parce que la femme, c’est quand elle souffre que ses enfants seront bénis ». Vous avez vu ça où dans le monde ? Scandaleux ! Si on n’a pas la bénédiction dans le bonheur, je ne pense pas qu’on puisse l’avoir dans la souffrance. Et ce sont ces idées reçues là qui font que l’on n’avance pas. Et même au niveau de la justice, il y a de la médiation qui se fait. Il y a des gens de la chaîne pénale qui acceptent qu’il y ait médiation. Et c’est ce que nous dénonçons souvent.

Quand nous nous acceptons d’accompagner les victimes, normalement même quand l’une d’elle se désiste, la procédure judiciaire devrait suivre son court normal. Mais malheureusement, il y a à certains endroits où on encourage des victimes à retirer leurs plaintes et à régler les plaintes à l’amiable.  Et ça, c’est une faille, que ce soit au niveau de la justice, que ce soit au niveau de certains officiers de police judiciaire. Même si, il faut le dire, les choses ont évolué aujourd’hui avec l’OPROGEM (Office de protection du genre, de l’enfant et des mœurs, ndlr) et la BSPPV (Brigade spéciale de protection des personnes vulnérables, ndlr) qui font un travail remarquable dans l’accompagnement des victimes dans l’instruction des dossiers.

Il y a beaucoup de choses qui ont évolué aujourd’hui et il faut le saluer, mais il reste encore beaucoup d’autres choses à faire. Il faut plus de fermeté, plus de rigueur, au niveau de la justice pour réduire les cas de violences basées sur le genre.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez avec les victimes qui, très souvent, se désistent après avoir porté plainte ?

Effectivement, il y en a beaucoup ! Beaucoup de personnes que nous accompagnons jusqu’à la police ou à la gendarmerie nous appellent ensuite pour nous dire que finalement la famille a décidé de régler l’affaire à l’amiable. Mais ce que moi je dis souvent au niveau des différentes polices et gendarmeries, en tant qu’officiers de police judiciaire, quand vous avez constaté un crime comme un viol sur une mineure, même si la famille se désiste, on ne devrait pas se retirer. La procédure doit suivre son court normal, jusqu’à ce que l’on puisse mettre main sur l’auteur. Et si les faits sont avérés, que la personne soit jugée et condamnée. Mais nous avons de sérieux problèmes à ce niveau : on nous met la pression.

Il y en a qui viennent nous appeler, des doyens, des vieux qui pensent que non, c’est peut-être parce qu’on manque de respect aux aînés, c’est parce qu’on n’écoute pas les valeurs et la tradition ; alors que si nous voulons que notre société avance, il faudrait que ceux qui commettent des crimes, ceux qui volent soient sanctionnés. Mais si vous couvrez un voleur, le vol va continuer à la maison. Mais si vous le débusquer, s’il est démasqué, il sait que la prochaine fois qu’il vole il ira à la gendarmerie ou à la police, je pense qu’il va arrêter de voler. Il en est de même pour ces personnes qui violent les droits des personnes que ça soit des jeunes filles ou des jeunes garçons, en tout cas les personnes qui portent atteinte à l’intégrité physique de quelqu’un d’autre, ils doivent subir la rigueur de la loi.

Donc, les difficultés sont très nombreuses. Quelques fois, ce sont des difficultés liées à la prise en charge… Quelques fois on n’a pas de moyens pour prendre les personnes victimes en charge. On est obligés de prendre de notre poche, de notre petit salaire… Et parfois, c’est difficile. Heureusement que nous avons, à force d’être sur le terrain, pu mettre en place une chaîne où il y a des personnes qui nous aident.

Par exemple si on a une victime qui a été violée et que nous n’avons pas les moyens d’acheter les médicaments, nous travaillons avec une structure qui, elle, a un financement dans ce sens. Donc, nous les appelons et c’est réglé… Et si nous avons un souci par rapport à un avocat, nous appelons des avocats aussi qui, parfois fois, acceptent gracieusement, gratuitement, d’accompagner la victime pour défendre sa cause au niveau de la justice.

On n’a pas forcément les moyens, mais avec le réseau qui est mis en place, ça nous permet d’évoluer, de régler beaucoup de problèmes. Et il y a d’autres difficultés liées à la question de sécurité, les menaces des gens qui pensent qu’on a fait des choses à leurs frères, par exemple.

Le cas de M’mah Sylla…

Imaginez ce cas-là : c’est une jeune fille qui a été violée par des médecins et aujourd’hui qui est décédée. Les familles des présumés auteurs sont venues nous voir… Mais est-ce qu’il faut défendre ces médecins ? Demander pardon pour eux ou bien faut-il défendre la mémoire de cette fille qui, aujourd’hui, a perdu la vie et dont les rêves ont été détruits à jamais ? Je pense qu’il y a ce poids qui pèse sur nous mais il faut aller de l’avant.

Quel message avez-vous à lancer à ceux qui nous suivent ?

Notre engagement comporte des risques, mais nous faisons avec ! Nous espérons que les Guinéens, que nos frères et sœurs, toutes les populations, pourront comprendre que nous voulons juste aider. On n’en veut à personne ! On ne veut faire de mal à personne…

Propos recueillis par Alpha Oumar Baldé et Sayon Idovic Loua

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